14 avril 2008

DPMR.CM 3

Cours 3 : 26/02/08

 Il existe une seule passion fondamentale chez l’être humain : la terreur de la mort. Contre cette terreur fondamentale, il a trouvé une parade fantasmatique : la religion. Projeter ses limites et ses angoisses dans la mythologie religieuse, pour les soulager. Toutes les passions sont des figures de cette angoisse de ne pas être, la peur du néant absolu.

 Il existe d’autres angoisses : dans l’amour, un néant relatif, de ne pas être à l’autre, ne pas être pour l’autre. La passion de l’amour est la volonté, le désir de faire naître l’autre à soi et soi à l’autre. L’amour est l’ensemble des manifestations pathologiques par lesquelles le plus souvent on contre la réalité : je veux être présent à l’autre. Le problème de l’amour est placé dans le livre IV, celui de la connaissance et de la passion amoureuse ; quelle est la relation entre ces deux éléments ? Pourquoi Lucrèce développe-t-il là à la fois la théorie des simulacres et le problème de la pathologie amoureuse.

 Le proelium montre la fonction thérapeutique de la philosophie et la facilité apportée par la poésie. Jusqu’au vers 215, c’est la théorie des simulacres. 216-823 : il s’agit de rendre compte de l’erreur en montrant que ce ne sont pas nos sens qui nous trompent (grande réfutation du scepticisme). 823-857 : réfutation de la théorie (stoïcienne) téléologique d corps humain, de l’idée selon laquelle le corps humain a été pensé par la nature, par Dieu, pour être le plus parfait possible.

 Du vers 858 à la fin, c’est la déconstruction de la passion amoureuse. Comment comprendre cet assemblage ? Lucrèce s’interroge sur la relation au monde à travers la relation aux objets et sur la relation aux êtres à travers le problème du désir et de l’amour. Dans l’épicurisme, la réalité est les atomes et le vide, et le monde est régi par le hasard. Pour que la vie soit possible se pose le problème de ce que les grecs appellent le κανών ou le κριτήριον, le iudicium pour les latins.

 Dans le stoïcisme, la nature, pare qu’elle est raison et Dieu, garantit à la fois la connaissance et notre relation à autrui ; la nature nous donne des représentations kataleptiques dont la vérité est garantie par la clarté de l’évidence. La nature veut que les tous les hommes soient frères dans l’ordre de la raison, qu’ils se perçoivent unis dans la grande fraternité des êtres rationnels.

 Le problème chez Lucrèce, c’est la question de la possibilité d’une vie philosophique, conforme à la vérité et au bien, dans un monde régi par le hasard. Deuxièmement, il y a la reprise chez Lucrèce d’un paradigme (déjà présent chez Platon dans le Premier Alcibiade), celui du miroir. A la fin du 1A, Socrate reprend l’image du miroir. « Lorsque je veux connaître mon corps, je me regarde dans un miroir. Lorsque je veux connaître mon âme, je dois aussi me reconnaître dans un miroir. » Ce miroir n’est autre que l’âme du philosophe, car elle est lisse, non déformée et pour connaître son âme, Alcibiade doit se regarder dans l’âme de Socrate. La connaissance de soi est nécessairement celle qui passe par la connaissance de l’autre.

 Lucrèce va reprendre cela mais dans une toute autre inspiration (atomiste, matérialiste). Dans la première partie du livre IV, le miroir est ce qui donne l’image exacte de l’objet et ce qui nous permet de comprendre le processus de la sensation. Dans la dernière partie, le miroir est implicitement présent à travers la question de l’image que les êtres humains ont les uns des autres. Or si le miroir matériel donne une image vraie, Lucrèce montre que les êtres humains sont des miroirs déformants les uns par rapport aux autres. Comment instituer la norme ? Dans le domaine de la sensation, la norme est de comprendre que la sensation est la réception des simulacres et que les sensations ne nous trompent pas.

 Comment faire avec le désir, l’amour ? Comment faire pour que les miroirs humains ne soient pas déformants ? Pour que l’image que nous avons de l’autre ne soit pas gauchie par l’amour ? Lucrèce étudie un processus physique, atomique et l’analyse à partir d’un processus inconscient qui est celui du rêve érotique.

 Lorsque l’être humain est jeune, il accumule de la semence dans tout son corps : le corps en est alors gorgé. Dans le rêve érotique, un simulacre, une image atomique de l’autre, qui passait par là, va provoquer la concentration de cette semence, de ce liquide dans les organes sexuels et va provoquer une évacuation génératrice de plaisir. L’amour n’est rien d’autre qu’un problème de pression : amor umor (l’amour est un liquide). Pourquoi un problème de tuyauterie va-t-il devenir quelque chose d’envahissant, qui parasite toute la vie, non seulement affective, mais intellectuelle et morale de l’individu ? Et que faut-il faire ? Lucrèce se contente-t-il de constater ou définit-il une norme de conduite ?

 L’amour est une passion envahissante parce qu’elle est la divinisation, la fétichisation de l’objet. Dès le moment où l’objet est perçu comme source de plaisir, l’être humain va être à la recherche de l’objet lui-même, mais également des simulacres de l’objet : d’où un processus fantasmatique dans lequel l’être humain en réalité, tout en croyant être en relation avec un autre, est seul avec lui-même, avec son désir et ses projections fantasmatiques.

 

Texte : Lucrèce, DRN, IV, 1157-1165, une analyse du processus fantasmatique.

 La question devient : où est l’erreur ? Comment passe-t-on de la réalité du plaisir physique à cette passion perturbante qu’est l’amour ? C’est parce que l’autre n’est pas perçu dans la totalité de ce qu’il est mais est réduit à un seul de son être : être source de plaisir. Dès le moment où l’autre n’existe pas dans la totalité de son être, je ne vois l’autre que par rapport à mon plaisir, je projette ma δόξα sur lui et je suis enfermé non pas avec l’autre mais avec moi-même. Image du miroir : mon désir se reflète lui-même à travers l’image de l’autre.

1157 atque alios alii inrident Veneremque suadent

 Ut placent, quoniam foedo adflictentur amore,

 nec sua respiciunt miseri mala maxima saepe.

 « Et les uns se moquent des autres et se persuadent les uns les autres de calmer leur Vénus, parce qu’ils sont affligé d’un amour hideux, et les malheureux ne voient jamais leurs propres maux, souvent les plus grands. »

 L’amour nous coupe de la connaissance de l’autre, mais aussi de nous-mêmes. On trouve ici un lien avec la psychanalyse : la névrose rend impossible de se rendre compte. C’est le même problème pour l’épicurisme et la psychanalyse : comment fonder la norme ?

 

1160 nigra melichrus est, inmunda et fetida acosmos,

 caesia Palladium, nervosa et lignea dorcas

 parvula, pumilio, chariton mia, tota merum sal,

 magna atque inmanis cataplexis planaque honoris.

 balba loqui non quit, traulizi, muta pudens est;

 at flagrans, odiosa, loquacula Lampadium fit.

 « Si la femme est noire, c’est de l’ébène ; si elle est sale et pue, elle est négligée ; si elle a les yeux pers, c’est Pallas ; si elle est nerveuse et sèche comme du bois, c’est une biche ; toute petite, une naine, c’est une grâce, et elle est toute entière un pur grain de sel ; si elle est grande et géante, c’est un sommet de beauté plein de charme. Si elle est bègue et ne peut parler, elle gazouille ; muette, elle est réservée. Si elle est enflammée, odieuse, intarissable en paroles, c’est une flamme. »

 Il y a un contraste entre l’apparence et la projection fantasmatique. Un détail : à chaque fois, en parlant de fantasme, Lucrèce passe au grec. Le changement de langue reflète le transfert de réalité du fantasme. Ce n’est pas de la grécomanie ; on quitte le terreau originel du sens pour aller vers un ailleurs déconnecté de ce que les êtres sont eux-mêmes. Le grec a un sens mais à partir du moment où le signifiant est autre, il devient le signe de ce détachement au réel. Il y a un effet comique et tragique ; la langue parle pour ne rien dire, elle tourne à vide.

 

 On retombe sur le problème de ce qu’il faut faire : deux solutions lucréciennes : régler les problèmes de tuyauteries en allant déverser sa semence dans le premier réceptacle à portée de la main pour soulager le problème de l’umor, du liquide qui déborde et veut sortir. Mais c’est insuffisant. A la fin du poème, deuxième remède qui est celui du mariage, le couple, le couple durable, non pas parce que le mariage fait partie des vertus sacrées mais parce que par l’habitude, la fréquentation assidue, quotidienne, les êtres apprennent à se connaître dans leur totalité et à ne plus être de simples sources de plaisir sexuel.

 Comment articuler cet appel au mariage avec le reste du livre et comment expliquer que Lucrèce retombe sur la plus traditionnelle des institutions ?

Posté par Will9 à 12:29 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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