17 avril 2008

DPMR.CM 6

Cours 6 : 25/03/08

3) Le stoïcisme 

 Le πάθος est la passion, et celle-ci n'a rien de mystérieux pour les stoïciens : elle est une action du monde sur nous. Notre âme est matérielle (par opposition à Platon) et va éprouver un πάθος, une présence du monde sur elle-même. Par ailleurs, le monde est la maison des hommes et des dieux ; tout a été prévu pour l’être humain dans le monde : le contact homme/monde devrait donc être harmonieux, et non problématique. En fait, le premier contact est effectivement harmonieux, mais lui succède rapidement un trouble. Il y a perturbation de notre relation au monde et à la temporalité ; pour les stoïciens, le πάθος, c’est exactement cela, cette perturbation.

 Pourquoi, si le monde a été pensé pour les êtres humains, peut-il y avoir une relation perturbée au monde et au temps ? C'est qu'en même temps que la raison, l’homme a reçu l’assentiment, la liberté de choisir, qui lui appartient en propre. C’est là son privilège et sa faille. Le trouble va naître dans un mauvais usage de quelque chose bon dans son principe, cette liberté de choix qui n’appartient qu’à l’être humain. La faute incombe non aux dieux ou au monde, mais au mauvais usage de la liberté.

 Dans le stoïcisme de Chrysippe, l’âme humaine est entièrement rationnelle, il n’y a pas de principe de déraison et la passion va être une maladie de l’âme comparable aux maladies du corps. Le langage change donc de sens. L’ἄλογος, chez Platon, marque l’existence de quelque chose de fondamentalement étranger à la raison. Pour le stoïcisme, c’est ce qui excède les limites de la raison. Ce qui est déraisonnable, l’ ἄλογος, c’est une raison qui entre en contradiction avec elle-même en transgressant ses limites. Par opposition au Phèdre et au mythe du bon cocher qui doit maîtriser l’attelage, Chrysippe oppose le coureur : la passion/la déraison, c’est le coureur qui emporté par son élan ne réussit pas à s’arrêter sur la ligne d’arrivée. Il n’y a plus de maîtrise pour pouvoir s’arrêter. C’est une impulsion excessive qui va au-delà du contrôle de la raison. Pour les stoïciens, l’âme est chez elle dans ce monde, mais il lui arrive d’être malade.

 Il existe différentes étapes de la passion. D’abord la φαντασία καταληπτική, la représentation cataleptique, ou compréhensive. Au moment du contact sensoriel avec le monde, c’est la perception, la représentation du monde, le fait de voir un objet, car la vision de nous trompe pas (à l’opposé de la pensée sceptique). La plupart du temps elle est juste, exacte (à l’opposée des épicuriens, pour qui elle est toujours exacte) sauf dans le cas d’une situation exceptionnelle : ivresse, folie. Puis vient la συνκατάθεσις, qui constitue notre accord au λέκτον, le signifié d’une représentation. Pour les stoïciens, toutes les représentations sont porteuses d’un sens, et s’opère alors un phénomène d’identification. Enfin, la troisième étape rassemble les deux premières : c’est la καταληψίς, la représentation à laquelle j’ai donné mon assentiment, qui engendre la δόξα (l’opinion) ou l’ἐπιστήμη (le savoir vrai).

 Exemple du sac à dos : si je dis que je possède quelque chose, un sac à dos, ce rapport de possession s’établit par la δόξα qui relève d’un assentiment inexact ou mal adapté. Quel est le fondement du rapport de possession ? Quel est le fondement de la propriété ? La contestation peut entraîner une identification à l’objet, ce qui est également de la δόξα, un assentiment mal maîtrisé. Par le rapport de possession, je rentre dans un processus irrationnel : j’efface la frontière sujet/objet, le moi-même et l’extériorité. Par le processus de la δόξα, on entre dans le processus passionnel et là s’opère un enchaînement d’assentiments qui deviendront de plus en plus difficiles à maîtriser.

 Exemple de la mort : plusieurs étapes, d’abord la mort de X, d’où représentation cataleptique et assentiment fondé : X est mort. C’est la καταληψίς. Puis, idée qu’il est arrivé un malheur à X, fondé sur l’équation mort = malheur, ce qui est un assentiment non fondé. Enfin, je dois être triste, car un malheur est arrivé à X. Le fait de se lamenter quand quelqu’un est mort, c’est le résultat de l’enchaînement ; il faut vérifier l’enchaînement et l’on s’aperçoit que la passion apparaît comme un dysfonctionnement dans le système du jugement : la lamentation résulte d’assentiments non fondés.

 Exemple de l’amour : 1) représentation cataleptique de quelqu’un. 2) X est absolument exceptionnel (dysfonctionnement) 3) je dois m’attacher à X. Il n’y a aucun mystère de la passion, c’est une erreur de jugement. On peut voir cela comme une preuve de l’intellectualisme stoïcien : l’erreur de jugement vient du nombre trop petit de données de la personnalité de l’autre. La passion est une erreur de système (comme un ordinateur) et toute passion est guérissable. Il faut restituer le jugement dans l’exactitude.

 Autre idée stoïcienne : nous sommes responsables de nos passions : pourquoi ? Parce qu’à la base de tout, il y a le fait que nous avons la capacité de dire oui ou non à une proposition. Aucune circonstance ne libère de sa responsabilité. Il y a possibilité et nécessité d’une thérapeutique, un apprentissage de la liberté, une éducation de la liberté pour en faire un bon usage.

 Le stoïcisme est ainsi à la fois une pensée de la providence (l’homme chez lui dans un monde rationnel) et du libre arbitre qui à aucun moment n’exempte de sa responsabilité, et une pensée optimiste pour la guérison, qui suppose une rééducation du jugement.

 Texte : Cicéron, Lucullus, 145

 Et hoc quidem Zeno gestu conficiebat, nam cum extensis digitis adversam manum ostenderat, "visum" inquiebat "huius modi est" ; dein cum paulum digitos contraxerat, "adsensus huius modi" ; tum cum plane compresserat pugnumque fecerat, conprensionem illam esse dicebat, qua ex similitudine etiam nomen ei rei, quod ante non fuerat, imposuit ; cum autem laevam manum admoverat et illum pugnum arte vehementerque conpresserat, scientiam talem esse dicebat, cuius compotem nisi sapientem esse neminem.

 « Et cela en tout cas, Zénon le matérialisait par un geste. En effet, ayant montré sa main, les doigts tendus, il disait : « La représentation est comparable à ceci. » Ayant ensuite contracté un peu les doigts, il disait : « L’assentiment est semblable à ceci. » Ensuite, après avoir totalement fermé le poing, il disait que c’était cette compréhension, une comparaison à partir de laquelle il donna à cette réalité un nom qui n’existait pas auparavant. Et ayant rapproché l’autre main et comprimé ce poing étroitement et fortement, il disait que telle était la science, dont il affirmait qu’elle n’apportait à personne d’autre qu’au sage. »

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